Les tensions crâniennes et le port de lentilles cornéennes ou de lunettes

Par Mélanie Alain

Dans les années 1990, l’ostéopathe américain James Jealous a remarqué que certains patients réagissant moins bien à ses traitements portaient des lunettes ou des lentilles de contact et que des tensions crâniennes apparaissaient ou s’aggravaient pendant qu’ils les portaient. Quand leur optométriste prescrivait de nouveaux verres correcteurs, les tensions diminuaient considérablement.

De concert avec l’optométriste James Mancini, Joe Field, un étudiant du Dr Jealous, a approfondi ces recherches et montré qu’il pouvait, grâce aux verres correcteurs appropriés, réduire les tensions crâniennes et corporelles en partant du point de réfraction offrant une bonne vision centrale.

Paul Dart, un autre ostéopathe, a travaillé avec le Dr Field et simplifié l’approche. Il a offert d’autres façons de gérer les problèmes de vision binoculaire et montré comment bien utiliser la correction prismatique. Il a nommé «dysfonction visuelle somatique» le fait que le corps produise des problèmes structuraux en réaction aux tensions créées par les yeux.

Traiter la dysfonction visuelle somatique

Pour une bonne acuité visuelle, la lumière doit atteindre le centre de la rétine (fovéa) où se concentre un maximum de cellules visuelles. Afin que la lumière converge sur la fovéa pour former une image claire, les muscles lisses autour de l’œil se contractent et modifient la forme du cristallin et la taille de la pupille. Les lunettes et les lentilles servent à optimiser cette acuité.

Or, à titre de mécanisme de survie, l’évolution aurait favorisé la vision périphérique au détriment de la vision centrale : le corps préfère que l’image se forme en périphérie. Quand elle se fait au centre de la rétine, l’œil compense en provoquant une tension physique.

L’ostéopathe évalue les patterns de tension grâce aux mouvements dans la tête du patient portant des lunettes ou des lentilles cornéennes, en testant différents verres sur ses yeux. Si les résultats sont les mêmes pour les yeux ouverts et fermés, les stimuli lumineux ne produisent aucune tension : la prescription est équilibrée. S’il y a une tension parce que les yeux ouverts compensent pour l’entrée de la lumière, la prescription doit être ajustée.

Selon les recherches des experts, le traitement de la dysfonction visuelle somatique ne sert pas à améliorer l’acuité visuelle, mais plutôt le bien-être général. Une rééquilibration de la prescription peut baisser légèrement l’acuité de la vision éloignée chez certaines personnes myopes. Plus rarement, elle sera significativement différente. Cependant, l’effet est généralement temporaire et devrait revenir vers la normale. Une prescription équilibrée réduira les maux de tête et les douleurs musculosquelettiques. Elle devrait être vérifiée chaque mois ou deux mois et ajustée au besoin tandis que le corps se rééquilibre. Au fil des ajustements, quelques patients pourraient éventuellement se passer de leurs verres correcteurs.

Les lunettes sont habituellement idéales pour ce type de traitement, particulièrement celles avec une monture métallique qui sont facilement ajustables pour les problèmes binoculaires légers. Les lentilles cornéennes peuvent aussi servir à corriger les tensions visuelles, même si leur ajustement est plus complexe, surtout quand il faut équilibrer les astigmatismes de façon précise.

Toutefois, quelques types de correction (lentilles ou verres progressifs, bifocaux, asphériques, en monovision, implants de lentilles intraoculaires bifocales, chirurgie au laser, etc.) créeront toujours une certaine tension visuelle.

Reproduire l’étude au Québec

Puisque peu d’information existe à ce sujet dans la littérature scientifique, un jeune ostéopathe en herbe a récemment mené sa propre étude à série temporelle pour observer le lien entre le port de lunettes ou de lentilles et la tension des membranes crâniennes. Dans le cadre de sa maîtrise, il voulait découvrir si la correction de l’erreur de réfraction avec ces lunettes ou lentilles influence effectivement la vitalité et la motilité des os crâniens.

«En ostéopathie crânienne, on évalue les paramètres de vitalité et de motilité, soit l’expression de l’expansion et de la rétraction dans des tissus crâniens, appelée "mécanisme respiratoire primaire", explique Anthony Pinard. Des études explorent l’influence de certaines pathologies sur le mouvement crânien, mais peu explorent d’autres facteurs extrinsèques pouvant influencer ces paramètres.»

«En optométrie, on fait peu pour prévenir ou corriger la myopie. Les lentilles et les lunettes corrigent l’erreur de réfraction, mais temporairement. Elles ne changent pas la condition de base, la myopie.»

Pour remettre son étude en contexte, Anthony Pinard explique comment, grâce aux enseignements de James Jealous, l’optométriste James Mancini a appris à manipuler et à évaluer le crâne afin de traiter les patients portant des lunettes. «En utilisant des lentilles d’essai interchangeables, il corrige l’erreur de réfraction pour que le sujet ait une vision 20/20. Il fait des micro-ajustements de 0,15 dioctère selon ce qu’il sent dans ses mains. Il recherche une prescription augmentant la vitalité crânienne et diminuant les tensions dans les membranes.» Ainsi, «chaque fois que les sujets mettent leurs nouvelles lunettes, elles agissent un peu comme un traitement ostéopathique. Donc, après six mois, un an, il y a souvent une baisse de l’erreur de réfraction.» Et pour ceux qui ont des maux de tête, une difficulté à se concentrer et de la fatigue, ces symptômes diminueront fréquemment.

M. Pinard a testé 27 sujets à six reprises, trois fois avec lunettes et trois fois sans lunettes pour voir s’il y avait une différence. Il plaçait ses mains sur l’os sphénoïde et l’os occipital du crâne (prise de la SSB, ou «symphyse sphéno-basilaire») pour évaluer l’articulation entre les deux. «Ces os sont entourés par la dure-mère qui tapisse l’intérieur du crâne et le système nerveux central; c'est la base de ce qu'on évalue en ostéopathie crânio-sacrée», indique-t-il.

«J’ai fait six évaluations de vitalité et de motilité crânienne à 30 minutes d’intervalle, renchérit-il. Pour les trois dernières, j’y allais à l’aveugle, je ne savais pas à quel stade d’évaluation les sujets étaient rendus.»

Afin d’éviter que la monture des lunettes (plastique, métal, etc.) fasse varier les résultats, l’étudiant s’est servi d’une monture d’essai pour standardiser la correction. Il y insérait la lentille d’essai qui s’apparentait le plus à la prescription que les sujets avaient reçue de leur optométriste.

Les femmes enceintes et les cas de maladies systémiques étaient exclus de l’étude. Les sujets avaient de 18 à 40 ans «parce que c’est une période de stabilité relative de la myopie. Avant et après ces âges, la prescription peut parfois changer en une année et je voulais que la lunette que j’utilisais corresponde à leur prescription de la dernière année.»

L’étude examinera également la corrélation potentielle entre l’intensité de la myopie et de la tension des membranes crâniennes. Le lien avec le sexe des sujets et la présence d’astigmatisme associée à certains cas de myopie sera également évalué.

S’il n’obtiendra qu’en juin les résultats d’analyse des données recueillies, M. Pinard y va tout de même de ses prédictions. «Selon ce que j’ai vu, chez certaines personnes, la lunette corrective influence la vitalité et la motilité crânienne. Ça voudrait dire que les ostéopathes devraient peut-être considérer évaluer le crâne avec et sans la lunette corrective du patient. Par exemple, si le sujet remet ses lunettes après une séance d’ostéopathie crânienne et qu’elles sont néfastes pour la vitalité de son crâne, il pourrait défaire notre traitement.»

Références
1. Dart, Paul,
Ophthalmologic Principles And Their Relationship To Osteopathy In The Cranial Field, 2nd edition, Eugene, Oregon, 2002.
2. Dart, Paul, The Use of Optometric Lenses to Reduce Visual Strain, Eugene, Oregon, 2001.

http://www.osteohome.com/page8/page1/page1.html

 

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